AMÉRINDIEN DU QUEBEC ET CANADA

AMÉRINDIEN DU QUEBEC ET CANADA

LES INUVIALUIT DE L’OUEST DE L’ARCTIQUE

DES TEMPS ANCIENS JUSQU’EN 1902

Les Inuit qui vivent dans l'ouest de l'Arctique canadien aiment s'appeler Inuvialuit» ou les vrais êtres humains. Leur territoire s'étend des frontières de l'Alaska jusqu'au golfe d'Amundsen à l'est et à la limite occidentale des îles de l'Arctique canadien. C'est un territoire de toundra vallonné et de montagnes rocheuses élevées, traversé par le labyrinthe du delta du fleuve Mackenzie.

Les maladies infectieuses d'origine européenne ont fortement perturbé la culture traditionnelle des Inuvialuit à la fin du XIXe siècle, avant qu'on ait eu l'occasion de consigner par écrit les observations détaillées de leur mode de vie. Ce que nous savons a été glané des histoires orales traditionnelles, de la recherche archéologique, des documents rédigés par divers explorateurs du XIXe siècle ou par des marchands de fourrure ou encore par des missionnaires qui ont visité l'ouest de l'Arctique.

Le territoire

La faune constitue de toute évidence la plus grande richesse du patrimoine naturel des Inuvialuit. Leur pays est le territoire de deux grands troupeaux de caribous; la harde de la rivière Porc-épic dans le nord du Yukon et la harde de Bluenose à l'est du fleuve Mackenzie. Dans la vallée de la rivière Horton, on y trouve aussi des boeufs musqués qui autrefois débordaient de la région jusqu'à la rivière Anderson. On compte deux espèces d'ours; les ours blancs sur la côte, et les ours gris à l'intérieur. Les lacs de marmites de géants et les fondrières sont nombreux; en été les oiseaux aquatiques abondent dans toute la région.

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Au large des côtes, dans les eaux de la Mer de Beaufort, on rencontre de grosses baleines franches et deux espèces de phoques: le phoque annelé et le phoque barbu. Le belouga, une petite baleine blanche munie de dents et mesurant environ quatre mètres de long passe l'été en grand nombre dans la Mer de Beaufort. Les belougas s'attroupent par douzaines ou même par centaines aux endroits les plus riches en aliments dans l'estuaire du fleuve Mackenzie. Et les poissons d'eau douce ou anadromes sont abondants presque partout, même les espèces importantes comme le corégone tschir et le grand corégone, l'inconnu, la truite de lac, le cisco arctique et la lotte commune.

Seules les montagnes de Richardson brisent la monotonie de l'ouest de l'Arctique, généralement plat. Les rivières ont un débit plutôt lent et s'étirent en méandres; les pingos (sorte de cônes géants produits par la gelée) sont des formations terrestres caractéristiques, constituant souvent le seul relief topographique à perte de vue. Comme dans plusieurs régions nordiques qui n'ont pas connu les glaciations au cours du dernier Âge glaciaire, le territoire s'affaisse graduellement. Dans plusieurs régions, l'érosion ronge chaque année jusqu'à dix mètres de côte en une seule saison  et les îles, jadis des régions importantes d'établissements  sont maintenant inondées à chaque marée tumultueuse.

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Comparativement au reste de l'Arctique, ce pays ne manque pas de végétation. Au nord, quelques épinettes s'attardent à la limite de la marée dans le delta du Mackenzie et des hauts lacs Eskimo. D'immenses rangées de bois de dérive du Mackenzie couvrent le rivage. La péninsule de Tuktoyaktuk et le versant septentrional de la Yukon sont, en été, verdoyants d'herbes, de saules et de buissons, souvent trop denses pour les traverser à pied et infestés de moustiques. C'est seulement à l'extrême nord-est, vers Cap Bathurst, que le voyageur rencontre encore des vestiges de neige en été et une végétation parsemée comme on en trouve, par exemple, dans le centre de l'Arctique. Les hivers sont rigoureux, avec une température moyenne voisinant les -25 et -35 C en janvier ou février. Par contre, les étés ont tendance à se prolonger un bon mois comparativement au centre de l'Arctique où la fonte des glaces survient tard en juin plutôt qu'en juillet ou août. En été, les mers sont généralement dégelées vers le milieu de juilllet, et ne recommencent pas à geler avant la fin d'octobre.

Les habitants - Les villages

Aux premiers contacts des Européens au début du XIXe siècle, les Inuvialuit se composaient d'une demi-douzaine de groupes territoriaux ou nations. La plupart semble avoir eu un village principal qui servait à les identifier grâce au suffixe miui, qui signifie gens de. Par exemple, les Kittegaryumiut étaient les gens de Kittigazuit, un gros village près de l'embouchure du fleuve Mackenzie; les Avvagmiut étaient les gens d'Avvak, un village de Cap Bathurst. La taille des nations inuvialuit variait de quelques centaines à quelques milliers de personnes.

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Fouille archéologique d’une maison inuvialuit datant du milieu de XIXe siécle, à l’embouchure de la rivière Anderson

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Dessin européen d’une maison univialuit datant du milieu du XIXe siécle, à l’embouchure de la rivière Anderson

En tout il y avait au moins 2500 Inuvialuit au début du XIXe siècle, à peu près autant que le nombre total d'Inuit vivant dans le reste de l'Arctique canadien jusqu'à la baie d'Hudson. Ils vivaient peut-être dans la région la plus riche du nord du Canada et avient une densité de population plusieurs fois supérieure à celle du centre de l'Arctique. Fiers de la richesse de leurs villages, de la permanence de leurs maisons de rondins et de gazon, et de la puissance de leurs chefs, les Inuvialuit considéraient leurs voisins de l'est comme (selon le compte-rendu d'un ancien missionaire) de fieffés sauvages.

Les villages Inuvialuit se composaient typiquement d'une série de grandes maisons de rondins et de gazon partiellement enfouies dans le sol pour conserver la chaleur. C'était souvent des maisons multi-familiales cruciformes, mais il y avait aussi des habitations unifamiliales. Les murs étaient formées de perches plantées dans le sol et légèrement penchées vers le sommet pour maintenir en place le gazon qui, empilé contre le mur, servait d'isolation. Le plancher était surbaissé par rapport au niveau du sol pour favoriser la conservation de la chaleur, et l'entrée principale s’effectuait par un sas thermique encadré de bois de dérive. La chaleur et la lumière provenaient de lampes à l'huile, dont il est souvent question dans  les documents historiques, alors que les fouilles archéologiques témoignent de maisons comprenant de gros foyers intérieurs. La taille des villages variait de une à trente maisons, mais les villages les plus typiques comprenaient de trois à dix maisons.

C'était principalement des maisons hivernales mais les maisons les mieux drainées servaient aussi parfois en été; elles offraient un refuge frais et obscur contre les moustiques et le soleil incessant de minuit. Mais la plupart des gens qui se rendaient à un grand village pour la chasse estivale devait probablement vivre dans des tentes, car leur maison hivernale se trouvait ailleurs. Comme le décrivait l'explorateur Stefansson, Kittegaryuit était un gros village en été. En hiver, les gens se dispersaient.

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Les Inuvialuit vivaient aussi dans des maisons de neige, particulièrement tard en hiver lorsque leur approvisionnement automnal de nourriture était épuisé.

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Danse Inuvialuit au fort McPherson, dans les années 1870

En plus des habitats, les gros villages comprenaient aussi une maison de danse ou karigi. D'après les descriptions, ces édifices avaient de cinquante à soixante pieds de long (environ 15 à 20 mètres), une structure en bois de dérive, une entrée recouverte d'une peau de belouga, un grand foyer central, et une plate-forme longeant le mur intérieur. Lieux de cérémonies importantes, ils servaient à la danse ainsi que d'ateliers pour la réparation et à la fabrication des outils.

Les habitants - Les chefs

Les nations inuvialuit se conformaient probablement aux mêmes principes que les autres nations voisines, notamment les Inupiat (comme les Inuit ou Esquimaux de nord-est de l'Alaska aiment se désigner), que les documents nous ont fait mieux connaître. Ici une seule famille étendue, comptant souvent plus de cinquante personnes, construisait et contrôlait chaque karigi. Elle avait un chef de famille ou un chef connu sous le nom de ataniq, ou de patron. Un ataniq fortuné et riche était appelé un umialiq, un richard.

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Un chef Inuvialuit des années 1870.

Chez les Inupiat et les Inuvialuit, ces positions de commandement dépendaient beaucoup de l'habileté, de la générosité et des liens familiaux des individus concernés. Les règles régissant les liens de parenté inuvialuit étaient flexibles et s'adressaient aux gens reliés par le mariage aussi bien que par le sang. Plus l'ataniq (ou l'umialiq) était fortuné et généreux, plus la famille étendue qu'il dirigeait était susceptible de s'agrandir en accueillant d'autres gens qui choisissaient de s'y joindre. Par la logique des choses, un umialiq (ou un ataniq) fortuné n'était pas seulement perspicace et personnellement compétent, c'était un homme avec beaucoup de parents, quelqu'un qui détenait un grand potentiel d'influence. Il favorisait ainsi la tendance de rendre son rôle héréditaire, puisque un fils aîné talentueux pouvait parfois prendre la place de son père. Si l'umialiq gérait bien sa famille, elle prospérait, et aussi longtemps qu'elle prospérait il avait naturellement la main haute sur la richesse produite. Cette richesse découlait à la fois de la chasse et du commerce inter-régional qui était en grande partie contrôlé par les umialit. Par contre, un umialiq infortuné pouvait facilement perdre son influence.

Leurs pouvoirs étaient parfois considérables. Le missionnaire Whittaker a décrit un étrange Eskimau qui s'est rendu à Kittigazuit pour effectuer un paiement au chef afin d'obtenir l'autorisation de chasser. De la même façon, on rapporte que l'umialit avait le pouvoir de boycotter le commerce avec les baleinières, et d'exiger un paiement aux capitaines qui désiraient engager leur gens. Mangilaluk, qui vivait à Tuktoyaktuk et mourut en 1940, est généralement reconnu comme le dernier véritable umialiq de la tradition inuvialuit.

Les habitants - L'économie

L'économie des Inuvialuit était centrée sur la chasse et la pêche; ces deux activités formaient le noyau d'une dynamique technologique considérable. Experts à la chasse des mammifères marins, les Inuvialuit avaient deux sortes de bateaux: le kayak rapide à un seul passager et le spacieux umiaq; les deux servaient au transport et à la chasse. La chasse au belouga se faisait au kayak; souvent des douzaines d'hommes formaient une ligne et bouchaient l'embouchure de la baie, rabattant une troupe de belougas en avant d'eux. Les animaux effrayés s'échouaient dans l'eau peu profonde où les harponner à mort devenait une affaire de routine. La forme de la baie Kogmalit se prêtait particulièrement bien à ce genre de chasse.

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Un camp moderne de chasse à la baleine à l’extrémité occidentale du delta du mackenzie

La chasse à la baleine franche était autre chose; elle allait de pair avec des eaux plus profondes et des bateaux plus grands. L'umiaq était l'embarcation privilégiée pour cette activité; il était propulsé par six ou huit rameurs, souvent des femmes, et comportait un harponneur à la proue et l'umialiq lui-même au gouvernail. Les baleines franches sont habituellement des animaux lents et paisibles, facilement approchables dans leur sommeil à la surface de la mer. Le harpon qui servait à les chasser était une arme immense de deux mètres et demi de long, très pesant et comportant une tête détachable et basculante. Comme l'a décrit l'explorateur Robert M'Clure, témoin d'une chasse à la baleine au large de Cap Bathurst au milieu du XIXe siècle,

Le harponneur cible un poisson (une baleine) et plante dans sa chair une arme qui est rattachée par des lanières en peau de morse à une peau de phoque gonflée. Le poisson blessé est alors harassé sans cesse par des hommes en kayak dont les armes, logées dans la baleine, gênent ses efforts pour s'échapper et épuisent ses forces jusqu'à ce que, au cours de la journée, la baleine meure d'épuisement, au bout de son sang.

La chasse au phoque comportait des manoeuvres moins dramatiques. On utilisait diverses techniques, comprenant le harponnage en eaux libres en kayak, ou à la cheminée de respiration à travers la glace en hiver. On attrapait aussi des phoques au filet.

Les filets servaient également à la pêche. Fabriqués de fanons de baleines ou de tendons, ils étaient tendus sous la glace en hiver, ou en eaux libres en été, suspendus à des flotteurs en écorce. Lors des températures chaudes, des perches spéciales de vingt à trente mètres de long servaient à tendre les filets depuis la rive. On harponnait aussi les poissons et on les attrapait avec des crochets à travers la glace. La plupart des sites archéologiques inuvialuit sont riches en attirail de pêche et en os de poissons.

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Fouille archéologique d’un foyer è feu doux , qui servait à 
fumer la viande et le poisson. Remontant à environ 300-400 ans. des brindilles et même des feuilles se sont conservées.

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Des Inuvialuit modernes démêlant leur filet de pêche.

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Des Inuvialuit modernes revenant de la pêche.

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On chassait les oiseaux aquatiques et les rats musqués à partir de kayaks en utilisant des lance-à-oiseaux et un propulseur. On attrapait les lagopèdes au filet. Cependant, le caribou était l'animal terrestre le plus important, prisé non seulement pour sa chair, mais encore plus pour sa peau qui était nécessaire à la confection des vêtements chauds de l'hiver. Les techniques de chasse comprenaient l'embuscade avec des arcs, les battues communales, et le harponnage aux traverses des cours d'eau, en se servant aussi de kayaks. La meilleure chasse au caribou se faisait aux pieds des Richardsons, à l'ouest du Mackenzie, et dans la région des lacs Esquimaux-rivière Anderson-Cap Bathurst, à l'est. Les groupes qui, à l'instar des Kittegaryumiut, passaient la saison de chasse aux caribous à chasser le belouga devait recourir au troc pour obtenir des peaux.

Des temps anciens. Le Thuléen ancien

Du point de vue de la biologie, de la culture et de la langue, les Inuvialuit sont des Inuit, étroitement apparentés aux autres communautés inuit vivant au sommet du continent nord-américain, du détroit de Béring jusqu'à l'est du Groenland. Tous partagent une origine commune récente à une culture que les archéologues appellent thuléenne qui émergea dans le nord-ouest de l'Alaska il y a environ 1100 ans. Au cours des quelques siècles qui suivirent, les pionniers thuléens se répandirent rapidement dans tout l'est de l'Arctique dans une série de migrations qui changèrent du tout au tout la carte ethnique de l'Arctique nord-américain. Le site thuléen indubitablement le plus ancien au Canada est situé dans le sud de l'île de Banks, et remonte à environ 1000 ap.J.-C. Dans moins de deux siècles les chasseurs thuléens s'étaient répandus jusqu'au Groenland.

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Une pointe de lance vieille de 3 500 ans trouvés à la surface su sol.

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Maison  de gazon affaissé à Naujan, site célèbre d’un village Près de Répulse Bay dans l’est de l’Arctique.

Ils ne pénétraient cependant pas dans un territoire inoccupé. La plupart de l'Arctique canadien et du Groenland était le pays des Paléoesquimaux de l'est nommés Dorsétiens par les archéologues. Dans quelques dizaines d'années, sinon quelques siècles, ces derniers disparurent complètement, apparemment condamnés à l'oubli par les nouveaux arrivants plus vigoureux et plus efficaces. Le Dorsétien n'est connu que jusqu'à Dolphin, le détroit de l'Union et la côte occidentale de l'île de Victoria. On n’a découvert aucun site archéologique remontant à la période pré-thuléenne dans la partie occidentale de l'Arctique canadien; on n'a donc aucune idée claire de l'identité des gens (s'il y en avait) que les premiers immigrants thuléens ont rencontrés dans cette région.

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Autoportrait dorsétien de l’est de L’Arctique datant environ de 1500 ans.

Ces premiers ancêtres thuléens des Inuvialuit sont eux-mêmes connus plus par conjecture que par témoignage direct; l'affaissement des terres semble avoir détruit la plupart des sites archéologiques pertinents. Sur les trois cent sites documentés situés entre la frontière de l'Alaska et la baie de Franklin, seulement deux remontent indubitablement à la période thuléenne. Heureusement, le Thuléen est très bien connu dans la plupart des autres régions de l'Arctique, de telle sorte que certaines affirmations générales sont permises au sujet de la culture thuléenne en dépit de la disette locale de renseignements.

Des temps anciens. La culture traditionnelle inuvialuit

C'est clair que la culture traditionnelle inuvialuit partage des traits importants avec son ancêtre thuléen. Comme les Inuvialuit, les Thuléens jouissaient d'une culture relativement élaborée centrée sur la chasse, comportant des villages permanents de maisons hivernales de gazon, les karigis, et au moins le début d'une complexité sociale. Il y a aussi des différences nettes. Les sites thuléens sont rares ou absents même dans les régions des hautes terres non menacées par l'affaissement côtier, régions où abondent pourtant des sites inuvialuit plus récents. Il semble raisonnable de supposer que la population thuléenne était significativement plus petite que celle des Inuvialuit, et qu'elle était concentrée sur la côte, là où l'érosion et l'affaissement sont très importants.

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Fouille archéologique d’un ancien site de pêche Inuvialuit.

Les autres différences comprennent une absence d'attirail de pêche chez les Thuléens, et une orientation inuvialuit envers la chasse communale aux belougas en kayak, méthode qui transcende les moyens dont disposaient les Thuléens. L'adoption de ces deux éléments semble avoir constitué le pivot autour duquel s'est effectuée la transition de la culture thuléenne à la culture inuvialuit, événements qui, selon les plus anciennes dates au radiocarbone pertinent aux Inuvialuit, se déroula vers la fin du treizième siècle ap.J.-C.

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Ce cercle de pierres retenait autrfois  le bord inférieur d’une tente en peau.

La culture inuvialuit s'avéra efficace et stable, apparemment beaucoup plus adaptée à l'environnement riverain de l'ouest de l'Arctique canadien que ne l'était la culture de ses prédécesseurs thuléens. Depuis ses origines il y a plusieurs siècles jusqu'au contact européen cinq cents ans plus tard, on dénote très peu de changement dans l'enregistrement archéologique. Mais des changements étaient sur le point de se produire.

Jusqu'en 1902. Les explorateurs européens

Les premiers Européens à visiter le pays des Inuvialuit furent des commerçants de fourrure écossais et l'explorateur Alexander Mackenzie qui, en 1789, descendit le fleuve Mackenzie jusqu'à la mer. Malgré les précautions que prenaient ses guides déné pour ne pas rencontrer d'Inuvialuit, il a tout de même aperçu quelques camps abandonnés. Les Déné et les Inuvialuit étaient des ennemis traditionnels, et une fois dans le pays des Inuvialuit (qui traditionnellement commençait à Point Separation à la haute extrémité du delta du Mackenzie), ses guides commencèrent à être excessivement prudents; ils encouragèrent Mackenzie à s'éloigner de l'est du Canal de la rivière qui était bien peuplé et d'affronter plutôt le labyrinthe du moyen delta.

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La marine royale Britannique rencontre les Inuvialuit en 1826 (expédition de Franklin.)

En 1826, la Marine Royale Britannique, déterminée à découvrir un Passage vers le Nord-Ouest, envoya un détachement sous le commandement du Lieutenant John Franklin pour descendre la fleuve Mackenzie. À Point Separation, ce détachement se divisa en deux. L'un, sous Franklin lui-même, emprunta le Canal occidental du fleuve vers la Shallow Bay, et suivit ensuite la côte vers l'ouest en espérant atteindre Point Barrow. L'autre, sous le Dr. John Richardson, emprunta le canal oriental, et se dirigea alors vers l'est en direction de la rivière Coppermine. Les deux rencontrèrent une réception passablement hostile de la part des Inuvialuit, et évitèrent de justesse une effusion de sang (et un massacre potentiel). On doit les plus anciennes descriptions détaillées et écrites des Inuvialuit à cette deuxième expédition de Franklin, spécialement grâce à Richardson, observateur intelligent et parfois sympathique.

La vague suivante d'explorations dans la région a été provoquée par la troisième expédition de Franklin, lancée en 1845 et déclarée perdue en 1848. John Richardson retourna dans l'ouest de l'Arctique à la recherche, mais en vain, de son ancien commandant; ils descendirent le fleuve Mackenzie et voyagea vers l'est encore en direction de Coppermine. Les capitaines M'Clure, Pullen, et McClintock le suivirent. Les trois rencontrèrent des Inuvialuit et laissèrent des journaux qui ont été publiés. Dès le début des années 1850, les côtes du pays des Inuvialuit étaient bien explorées (quoique l'existence des lacs Eskimo fût encore un sujet de vive controverse) et on pouvait deviner que le changement culturel pointait à l'horizon.

Jusqu'en 1902. Le commerce avec les Européens

Le commerce indirect avait déjà largement répandu les biens de commerce européens. Les marchandises en fer des Russes étaient en circulation vers la fin du XVIIIe siècle, transportées dans l'est par le détroit de Béring et par l'intermédiaire des Inupiat alaskains. À ces biens de commerce indirect s'ajoutaient, vers la fin des années 1820, les marchandises de la Compagnie de la Baie d'Hudson, dont le commerce suivait la rivière à partir du fort Good Hope (établi en 1826) et était effectué par les commerçants des Indiens du Lièvre.

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En 1840, la Compagnie de la Baie d'Hudson établit un poste à la rivière Peel (appelé le fort MacPherson par la suite) sur la basse rivière Peel juste en amont de Point Separation. Pendant ses dix premières années d'existence, il n'attira que des Gwich'in; les Inuvialuit demeuraient réticents au commerce direct. Mais au début de la décennie de 1850, ils commencèrent à visiter le fort en nombre toujours croissant. Ce commerce a entraîné un effet bénéfique immédiat, voire la suspension des hostilités envers les Gwich'in, même si les deux demeurèrent réciproquement suspicieux et méfiants.

La grande partie de ce nouveau commerce impliquait des peaux de renards blancs et rouges, échangées contre des objets tels que des hameçons en métal, des perles de verre, des chaudrons en métal (souvent découpés pour servir de source de métal), des couteaux en fer, des hachettes, et par-dessus tout du tabac. Initialement la Compagnie de la Baie d'Hudson, tout comme leurs alliés déné, craignaient les Inuvialuit qui étaient plus enclins à la guerre que les autres Inuit canadiens. Pour cette raison la vente des armes à feu fut expressément interdite mais, dans les années 1850, les Inuvialuit mirent la main sur quelques fusils, provenant principalement des Indiens du Lièvre qui entretenaient de meilleurs rapports avec les Inuvialuit de l'est que les Gwich'in à l'égard des habitants du fleuve Mackenzie. Vers les années 1870, ce moratoire fut aboli et l'usage des fusils commença à devenir régulier. Ce qui ne fut cependant pas le cas de l'alcool dont l'attitude négative des anciens Inuvialuit à son endroit n'en favorisait apparemment pas le stockage en grande quantité dans aucun poste éloigné du nord.

Jusqu'en 1902. La fermeture du fort Anderson

En 1861, la Compagnie de la Baie d'Hudson amplifia ses activités dans la région et ouvra le fort Anderson sur la rivière Anderson, visant exclusivement le commerce Inuvialuit. C'était dans le but, qui a d'ailleurs été couronné de succès, d'amener les Inuvialuit de l'est dans l'orbite directe de la Compagnie. Ces Inuvialuit de l'est «redoutaient leurs concitoyens turbulents» qui vivaient dans la région du fleuve Mackenzie et qui dépendaient toujours du commerce indirect avec les Indiens du Lièvre plutôt que de visiter le poste de la rivière Peel. Ils en vinrent donc à visiter le fort Anderson et le poste eut du succès pendant les premières années. Cependant, en 1866, on l'abandonna en raison de la diminution des revenus et de la difficulté des approvisionnements par voie terrestre depuis le fort Good Hope. Les ordres de l'abandonner furent transmis secrètement pour éviter la colère des Inuvialuit, selon la remarque même du chef Factor Hardisty, on devrait prendre soin que les Esquimaux ne perçoivent aucun signe de nos desseins avant de partir pour la côte de la mer.

Les raisons de cette colère ne sont pas difficiles à deviner. L'année précédente la région de la rivière Anderson avait été frappée par une sérieuse épidémie d'une maladie contagieuse, probablement la rougeole. D'après le missionnaire Émile Petitot. À cause de la rougeole tous les Esquimaux fuyaient les rives de la rivière Anderson et cherchaient refuge sur les rives de la baie de Liverpool et de la baie Franklin. Il y eut 28 décès de la rougeole sur la rivière Anderson et personne ne peut dire combien décédèrent sur la côte de la mer Arctique. La Compagnie de la Baie d'Hudson rapporta que les Esquimaux étaient exaspérés contre les Blancs, à cause du nombre de personnes décédées de la rougeole et qu'ils imaginaient le mauvais sort des Blancs d'en être la cause.

La fermeture du fort Anderson semble avoir causé une rupture réelle de l'économie chez ceux qui étaient maintenant accoutumés à la Compagnie de la Baie d'Hudson et à ce qu'elle avait à leur offrir. Au lieu de retourner à un commerce à basse échelle avec les Lièvres, même les Inuvialuit de l'est commencèrent alors à faire le trajet annuel au poste de la rivière de Peel. En 1866, l'année de la fermeture du fort Anderson, Petitot compta 250 Esquimaux de l'Anderson au poste de la rivière de Peel. L'identité du groupe semble avoir été sur le point de s'embrouiller; vers l'hiver 1870, on rapporta que les bandes du fleuve Mackenzie et de l'Anderson hivernèrent ensemble, les deux frappées de maladie et campèrent sur la glace à chasser le phoque. L'année suivante, ils furent victimes d'une épidémie de petite vérole, et année après année, les victimes augmentaient. Nous mourons tous, rapporta un chef inuvialuit dans les années 1870, on s'éteint progressivement de jour en jour.

Jusqu'en 1902. L'isolement des Inuvialuit

Ce fut durant la période des opérations de la Compagnie de la Baie d'Hudson au fort Anderson que les Inuvialuit furent pour la première fois exposés à la chrétienté, quoique il est douteux qu'ils en aient été conscients. Le missionnaire catholique romain Émile Petitot a fait plusieurs tentatives brèves mais déterminées à faire du prosélytisme dans les années 1860 et 70, mais en vain. Un missionnaire anglican, William Bompas, visita aussi les Inuvialuit (en 1870?), mais aussi très brièvement, tel un espion sondant le territoire.

En dépit d'une dépendance économique étroite avec la Compagnie de la Baie d'Hudson, en dépit de plusieurs épidémies de maladies et d'autres changements culturels considérables, les Inuvialuit demeuraient encore à différents points de vue très à l'écart du monde extérieur, même dans les années 1880. Plus spécifiquement, ils n'avaient reçu que de très rares visites dans leur pays de la part d'étrangers. Petitot et Bompas sont ceux qui, à notre connaissance, ont même passé la nuit dans une maison inuvialuit; ils étaient certainement des invités peu fréquents.

Dans les négociations avec la Compagnie de la Baie d'Hudson, c'était les Inuvialuit qui voyageaient, puisque la rivière de Peel et même le fort Anderson étaient situés hors du territoire traditionnel inuvialuit. Le comte anglais de Lonsdale, un explorateur frauduleux à plusieurs titres, fut probablement le premier européen à mettre le pied à Kittigazuit, aussi récemment qu'en 1888. Mais cet isolement relatif (au moins dans leu propre pays) ne devait pas durer.

Jusqu'en 1902. L'arrivée des baleiniers

En 1889, l'année après la visite de Lonsdale, le premier baleinier pénétra dans les eaux de l'Arctique canadien, rattaché à la flotte de baleiniers de la mer américaine de Beaufort basée à San Francisco et Seattle. On rapporta que les baleines franches fourmillaient comme des abeilles, et vers 1894 quinze baleiniers hivernèrent à l'île Herschel. Certains hivernèrent jusqu'au Cap Bathurst et la baie de Franklin et en 25 ans, de 1890 jusqu'à la première guerre mondiale, ils attrapèrent environ 1500 baleines franches dans les eaux canadiennes. Par le fait même, et en dépit d'intentions souvent amicales, ils détruisirent la culture traditionnelle des Inuvialuit et furent responsables du quasi extermination de ce peuple. Les baleiniers avaient percé l'isolement des Inuvialuit.

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L'impact des baleiniers a touché presque tous les aspects de la vie. Ils étaient capables d'importer de larges quantités de marchandises de commerce peu coûteuses, débordant de plein flanc la Compagnie de la Baie d'Hudson avec ses routes intérieures d'approvisionnement. En 1893 (?) à l'ouest du Mackenzie, le voyageur Frank Russell rencontra des Inuvialuit qui s'étaient rendus à l'île Herschel pour commercer avec les baleiniers. Ils avaient plusieurs grands sacs de farine (autant que le stock annuel de certains postes nordiques), une nouvelle tente en toile, du sirop et du café (des items plutôt inconnus à l'intérieur des terres). Les baleiniers en arrivèrent rapidement à supplanter les umiaqs traditionnels, les carabines à répétition devinrent d'un usage commun, et même les vêtements étaient importés. Russell décrit les Inuvialuit à l'île Herschel habillés de chapeaux à large bord, et de pantalons de flanelle rouge serrés par dessus leurs pantalons en peaux de chevreuil. La fouille d'une maison inuvialuit à l'île Herschel datant des années 1890 n'a livré qu'un seul item de fabrication artisanale. L'alcool a été reçu avec enthousiasme au point que l'île Herschel devint rapidement une ruche de débauche.

À cette époque, les animaux qui supportaient l'économie traditionnelle étaient décimés. Les baleines franches, la denrée principale de plusieurs Inuvialuit, disparut presque complètement, et les troupeaux locaux de caribous accusèrent un déclin subit. Heureusement les stocks de poissons et de belougas ne furent pas sérieusement menacés, et il y eut peu de famine extrême.

Jusqu'en 1902. L'arrivée des Nunatamiut

Sur la trace des baleiniers arrivèrent en grand nombre les Inupiat d'Alaska, connus sous le nom de Nunatamiut (gens de l'intérieur) car beaucoup venaient du nord intérieur de l'Alaska. L'équipage des baleiniers considérait que les Inuvialuit étaient de piètres chasseurs de caribous et préférait plutôt engager des chasseurs de caribous alaskains pour assurer leur approvisionnement en hiver. Les besoins étaient si importants que, durant l'hiver de 1894/95, la plupart des habitants de Point Barrow, en Alaska, et presque 100 personnes de Point Hope voisin, ont été employés par les baleiniers à l'île Herschel. Beaucoup de Nunatamiut fuyaient en fait un effondrement de la population de caribous dans l'ouest de l'Alaska, un désastre qu'ils semblaient apporter avec eux.

Les rapports entre les Nunatamiut et les Inuvialuit n'ont pas été très harmonieux de prime abord. On n'appréciait pas les Nunatamiut parce qu'ils utilisaient du poison pour le piégeage, et les violentes représailles, quoique formulées, n'étaient jamais exécutées.

Une histoire traditionnelle Inuvialuit de cette période raconte que les Inuvialuit avaient remarqué que les Nunatamiut se déplaçaient vers l'est dans le delta du Mackenzie. Par crainte que les Nunatamiut découvrent l'excellente chasse qu'offrait le troupeau de caribous Bluenose à l'est du fleuve, un chaman inuvialuit fit dévier le troupeau pour le cacher. Malheureusement, il le cacha si bien que le troupeau prit plusieurs années avant de retourner à son ancien habitat.

Jusqu'en 1902. Les missionnaires

Les missionnaires chrétiens arrivèrent plus nombreux dans le sillage des baleiniers, principalement des anglicans cette fois, et leurs efforts donnèrent de meilleurs résultats que ceux de Petitot et de Bompas une génération plus tôt.

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Des Inuvialuit à l’église Shingel Point 1914.

En 1892, le Révérend Stringer commença à visiter régulièrement les Kittigazuit et deux ans plus tard lui et son successeur, Charles Whittaker, établirent des missions permanentes à Kittigazuit, à l'île Herschel, à Shingle Point et à d'autres endroits.

Les enseignements des missionnaires eurent bientôt un profond effet sur le système de croyances autochtone, et vers 1898 Stringer avait une congrégation de vingt à trente personnes à l'île Herschel. Le premier baptême, cependant, n'eut pas lieu avant 1909.

Jusqu'en 1902. - Les épidémies

Le pire cadeau des baleiniers fut la maladie. Quoique les documents ne rapportent pas tous les détails, les Inuvialuit semblent avoir souffert de plusieurs épidémies durant les années 1890, atteignant un sommet lors de deux épidémies dévastatrices de rougeole en 1900 et en 1902. Kittigazuit et d'autres villages ont été abandonnés à ce moment, et les rapports policiers indiquent que la population inuvialuit a tombé d'environ 2500 personnes au début du XIXe siècle à 250 personnes en 1905, réduite de nouveau à 150 vers 1910. Un survivant, Nuligak, se souvient.

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Femme Inuvialuit 1901.

Cet été là les Kitigaruit tombèrent malades et plusieurs moururent. Presque toute la tribu périt, parce que seulement quelques familles survécurent. Pendant ce temps, deux Esquimaux passèrent tout leur temps à ensevelir les morts. Les cadavres étaient déposés sur le sol sans cercueil, tels qu'ils étaient. Comme je ne pouvais pas les compter, je ne m'aventurerai pas à donner un nombre; mais je sais que lorsque les gens laissèrent Kiklavak (sur la côte orientale de l'île Richards) ils n'étaient qu'une poignée comparativement au nombre qu'ils avaient été. C'était en 1902.

L'hiver arriva, et un jour on vit, au loin sur la glace, une immense meute de loups se dirigeant vers l'est. Il y avait tant de loups que le dernier se trouvait encore en face de nous alors que les premiers avaient déjà disparu à l'horizon à l'est. On disait qu'ils avaient fait un festin de tous les corps qui avaient été abandonnés dans le pays de Kitigariuit.

La survie

De toute façon les Inuvialuit ont survécu, et avec des meilleurs services médicaux, quelques immunités naturelles chèrement acquises, un bon nombre de Nunatamiut et plus d'inter-mariages exotiques, la population avait rebondi à environ 3000 personnes, probablement un peu plus que la population originale de la région au moment du contact européen cent cinquante ans plus tôt.

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Récemment ces cinq communautés, avec le petit village de l'Arctique central de Holman sur l'île Victoria, se sont fusionnées pour signer une entente territoriale avec la Gouvernement fédéral canadien. Appelée Entente finale des Inuvialuit, elle a été signée en 1984 et règle essentiellement tout l'ouest de l'Arctique canadien. Pour la première fois en cent ans, les Inuvialuit sont de nouveau maîtres chez eux.

À propos du chercheur

David Morrison détient un doctorat en archéologie de l'Université de Toronto et il est conservateur de l'archéologie des Territoires du Nord-Ouest (District de Mackenzie) au Musée canadien des civilisations.

Il est l'auteur de plusieurs livres et publications scientifiques sur l'histoire et la culture Inuit. Il a aussi fait vingt ans de recherche sur le terrain dans l'Arctique.

Les Inuit qui vivent dans l'ouest de l'Arctique canadien aiment s'appeler Inuvialuit ou les vrais êtres humains. Leur territoire s'étend des frontières de l'Alaska jusqu'au golfe d'Amundsen à l'est et à la limite occidentale des îles de l'Arctique canadien. C'est un territoire de toundra vallonné et de montagnes rocheuses élevées, traversé par le labyrinthe du delta du fleuve Mackenzie.

Les maladies infectieuses d'origine européenne ont fortement perturbé la culture traditionnelle des Inuvialuit à la fin du XIXe siècle, avant qu'on ait eu l'occasion de consigner par écrit les observations détaillées de leur mode de vie. Ce que nous savons a été glané des histoires orales traditionnelles, de la recherche archéologique, des documents rédigés par divers explorateurs du XIXe siècle ou par des marchands de fourrure ou encore par des missionnaires qui ont visité l'ouest de l'Arctique. 



18/11/2013
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